Discussion sur le soulèvement Libanais [Décalé à 19h30]

Jeu. 12 décembre 2019
à 19h30

Depuis un peu plus d’un mois le Liban connait une révolte sans précédent. Une révolte qui présente la caractéristique d’être transconfessionnelle, au sein d’un pays où l’équilibre entre les communautés religieuses forme le ciment de l’équilibre politique institutionnel.

Le 17 octobre, le Liban se soulève contre la "taxe What’s app" et la hausse du prix du tabac. Manifestations, émeutes, occupations des places et blocages des routes dans tout le pays. En moins de 24 heures, le retrait de la taxe est annoncé. "En face ils paniquent [...] les politiciens ont dû se cacher dans des ambulances ou des corbillards pour passer les barrages de l’aéroport."[1]

Mais une colère plus profonde s’exprime. "Tous veut dire tous" scandent les opposants à l’encontre d’une classe politique clientéliste et corrompue. Les universités, les banques et les institutions publiques sont fermées. Des campements s’organisent sur les places, les routes et les ronds-points. En moins de trois jours, le ministre des Forces libanaises démissionne. Mais le mouvement ne veut pas d’un bouc-émissaire, il veut un changement profond. "Le peuple veut renverser le système", peut-on lire sur les murs de la Place des Martyrs.

Le lendemain, des mesures sont annoncées par le — désormais ex — Premier Ministre Saad Hariri :
- La réduction du nombre de ministres et la baisse de moitié du salaire des hauts fonctionnaires ;
=> Mesure symbolique car le jeu éléctoral libanais est figé du fait que les communautés votent au sein de leur confession. Il y a trente-deux ministres pour quatre millions d’habitants. Cet "équilibre" institutionnel repose sur un chantage au chaos — le liban est sorti en 1990 de vingt-cinq ans de guerre civile — mais favorise le maintien et l’enrichissement d’une élite.
- l’investissement dans le secteur électrique ;
=> Preuve de l’incompétence des gouvernants, tout le Liban est soumis à des coupures quotidiennes d’électricité. Le réseau, trop vétuste, oblige à des rationnements quartiers par quartiers. La compagnie nationale (LDE) est un exemple de corruption. Dirigée par Nabih Berri, le président du Parlement, elle avale 10% des dépenses budgétaires et est connue pour ses emplois fictifs.
- l’adoption du budget 2020 sans augmentation des impôts et la réduction du déficit budgétaire ;
=> Le gouvernement est obsédé par la dette et pour cause, l’économie du pays est extrêmement déséquilbrée. Très peu productive, elle repose en grande partie sur la finance (le secteur bancaire est immense) et vit sous perfusion des puissances régionales. Au quotidien, cela veut dire que les services de première nécéssité ne sont pas assurés alors que des entreprises monopolistiques, dirigées par des hommes d’affaires et/ou des hommes politiques, se partagent le marché. Cela veut aussi dire que le spectre de la crise économique plane directement sur la population.

Ces mesures ne sont pas à la hauteur de la crise. Et malgré le fait que l’armée débloque certaines routes, le mouvement prend de l’ampleur. Les grèves s’étendent, des rappeurs font des tournées pour remplir les caisses de solidarité, des bâtiments sont investis et transformés en forum le jour, en fête sauvage la nuit. À l’image de "l’Oeuf", centre commercial jamais terminé, propriété d’une entreprise dont le principal actionnaire est Saad Hariri, et devenu l’un des centres névralgiques du soulèvement. Une première vraie victoire est arrachée le 29 octobre, quand le Premier Ministre annonce sa démission.

Les jours qui suivent marquent une évolution. La contestation ne se contente plus de cibler la classe politique, mais s’attaque directement aux intérêts de ceux qui profitent du système. Un complexe hôtelier de luxe appartenant à l’entreprise de la famille Hariri est ciblé ; puis, c’est au tour de la Banque du Liban, principale détentrice de la dette et dont le président, Riad Salamé, est l’un des hommes les plus riches du pays ; les deux compagnies de téléphonie, imposant des prix abusivement élevés, sont elles aussi visées ; de même que le siège d’Électricité du Liban, ou encore le Ministère de l’Intérieur, pour réclamer une justice séparée de la classe politique. La crise politique est telle que le nouveau Premier Ministre, Safadi, a été obligé de se retirer avant même de prendre ses fonctions. Et aujourd’hui, vendredi 22 novembre, le président n’a toujours pas réussi à former de nouveau gouvernement.

Mardi dernier, le 19, les manifestants ont bloqué pour la deuxième fois les séances parlementaires. Celles-ci devaient débattre d’un projet de loi d’amnistie des politiciens accusés de corruption. Le parlement a été encerclé, des barricades ont été érigées et l’examen de la loi n’a pas pu avoir lieu. "La séance a été reportée à une date qui sera déterminée ultérieurement", a annoncé le président du Parlement[2]

Ce court et parcellaire[3] résumé d’un mois de soulèvement au Liban montre l’intensité du conflit politique qui s’y déroule et l’intelligence tactique dont font preuve les opposants. De tout cela nous sommes heureux et impatients de parler avec M., camarade libanais.

[1] "Les dix jours qui ébranlèrent leur monde", lundimatin #214, 1er novembre 2019.
[2] "Au Liban, le nouveau report de l’examen d’une loi d’amnistie sous la pression de la rue", Le Monde, 19 novembre 2019
[3] Nous n’avons parlé ni du rôle tampon de l’armée, ni des attaques des partisans du Hezbollah et du Amal (partis chiites), ni de la présence d’un million de réfugiés Syriens et de camps de Palestiniens, ni de l’écho des autres révoltes dans la région (Algérie, Soudan, Irak, Iran et bien sûr Syrie et Kurdistan), ni de l’héritage des révolutions arabes...